Val d’Anniviers

Trip Suisse                                                                                                            Retour à « reportages »

Photos : Patrice Schreyer 
rider/ texte : Xavier LEONTI

TERRE SACREE

Les voies du Seigneur sont impénétrables… tout comme le sont celle de l’homme. Il cherche toute sa vie des trésors aux quatre coins du monde alors que se trouvent parfois, si proche de lui qu’il ne peut les voir, des cadeaux divins…

Mon père

Je ne sais plus comment j’étais arrivé là. Le poids trop lourd de ma conscience, peut-être…le besoin de me confier…certainement. Pourtant le nombre de fois où j’avais mis les pieds dans une église se limitait aux voyages scolaires en Italie, quand j’étais collégien, Florence, Rome, le Vatican etc… Pourtant, à qui d’autre pouvais-je me confier, sans passer pour un traître, sans perdre une amitié ?

Le bruit sourd d’une porte qui se referme me tire de mes pensées. Seul un léger filet de lumière tente de pénétrer l’intimité du confessionnal. Le volet s’ouvre.

  • - bonjour, mon fils-
  • - heu, bonjour-
  • - c’est… c’est la première fois, vous savez !-
  • - eh bien, il faut un commencement à tout, je t’écoute –

Enfin j’allais pouvoir me soulager (!!).

  • - Voilà, je fais du ski et pour moi comme pour tout rider, nous menons une recherche qui parfois prend toute une vie. Notre religion, c’est le plaisir et notre quête du Graal se résume à peu de choses finalement mais qui sont très dures à réunir. Un bel endroit, une bonne neige et comme nous sommes égoïstes, personne à l’exception de quelques amis pour partager notre bonheur-
  • - Je ne vois aucun mal à cela –
  • - Patience ! –
  • - On va de massif en massif, on cherche encore et encore le spot parfait. Celui vers lequel nos pensées et notre cœur se tourneront toujours, celui qui vous marquera à jamais et que l’on aimerait garder secret.
  • - Eh bien ?! –
  • - Mon père, cet endroit, je l’ai découvert…-
  • - Raconte moi –

Flash-back 

Sans le savoir, je débutais le récit qui allait changer la vie de mon interlocuteur…

Il y a quelques années on me proposa de découvrir une station dans le Valais en Suisse. J’acceptais volontiers et je me retrouvais quelques jours plus tard sur la route avec un ami.

Transition, flou enchainé.

Les plaques de chocolat éventrées sur le tableau de bord et la radio locale (Couleur 3) qui distille un humour suisse loin de nous déplaire, nous avons le sourire. Mais au fur et à mesure que nous nous rapprochons de notre destination, les questions se répètent , les même pour tout rider sur le point de poser ses lattes en montagne inconnue : tu crois que ça va être bon ? A ton avis, y a encore de la peuf ? Avec ces hivers plus que médiocres et ces chutes de neige qui se comptent sur les doigts de la main, nous ne savons que penser. En tout cas, le dépaysement est là. La route est si étroite que je me demande à plusieurs reprises si les surplombs creusés dans la montagne ne vont pas transformer mon van en cabriolet ! Je prie aussi pour ne pas croiser des Vatanen suisses car ici, il n’y a pas de place pour tout le monde ! Vu l’infrastructure routière, on se dit que cette vallée ne doit pas être sur-fréquentée, c’est déjà ça… Environ 30 km séparent la fin de l’autoroute à Sierre et le bout de la vallée à Zinal. Entre ces deux point, le serpent d’asphalte, vertigineux et pittoresque, dessert quatre stations : Chandolin/St-Luc, Vercorin, Grimentz et Zinal. Je ne savais pas encore que bientôt, j’allais faire de ce petit bout de Suisse mon jardin secret. Pour l’heure la nuit tombe quand nous arrivons à Zinal. 

Little Chamonix

Niché en fond de vallée, à presque 1700 m, le village est entouré de sommets qui dépassent les 4000 m. D’ailleurs le nom de la chaîne illustre bien la grandeur du lieu : la Couronne Impériale, avec le Weisshorn qui culmine à 4505 m. Les domaines montent jusqu’à 3000 m, la haute-montagne est à bout de spatule… Rapidement je trouve un surnom à Zinal : Little Chamonix.

  • - Les humains élèvent des cathédrales au nom de certaines religions, mon père, mais croyez moi, celles que la nature dressent sont d’une rare splendeur !-

Ces montagnes sont un sanctuaire pour celui qui a pris la glisse pour seule et unique religion. Dans le Val d’Anniviers, quelque soit le sommet sur lequel vous êtes, vous ne pouvez que vous émerveiller devant tant de beauté. Si près de nous qu’on pourrait presque les toucher, avec leur glaciers posé comme ultime rempart avant la roche qui se dresse, insolente de verticalité vers les cieux, la Dent Blanche et le Zinalrothorn, pour ne citer qu’eux, éveillent l’instinct de confrontation chez celui qui les regarde. Comment ne pas être attiré par cette beauté à l’état brut, où arêtes effilées se conjuguent avec pentes vertigineuses. A Zinal, la première benne démarre à huit heures. Avant de faire la première trace, attendez de voir le soleil se lever derrière le Weisshorn et vous comprendrez mieux de quoi je parle.

Comme chaque religion, nous devons faire une offrande à notre dieu pour le remercier car il n’a pas neigé depuis un petit moment mais la neige est bien là, légère, scintillante…et vierge. Le doute s’est dissipé. Le domaine de Zinal, à l’instar des autres domaines de la vallée est modeste. Il y a peu de remontées mais placées de manière judicieuses elles ouvrent les portes du bonheur à celui qui sait les voir. Cette vallée est fréquentée par une majorité de familles, et rares sont les chevaliers en quête du Graal, nous sommes pour ainsi dire seuls dans cet immense sanctuaire. Alléluia. Le choix est vaste. Nous restons calmes, sans être aveuglés par notre foi dévorante et finalement nous nous lançons sur une pente gavée (!!). Nous donnons notre première trace en guise d’offrande. En priant pour que les autres soit aussi savoureuses, ainsi soit-il.

Imaginez un instant, nous skions sans jamais croiser quiconque, si ce n’est quelques chamois, en fin de run quand nous prenons le temps de nous retourner et d’admirer le décor. De la Corne de Sorebois, nous plongeons dans l’ombre des couloirs du Tsirouc, il y en plusieurs et ce secteur suffirait à nous tenir en haleine pendant un moment car  le dénivelée est de 1300 m et nécessite un retour en navette postale depuis Mottec. Les rotations sont longues et les tentations nombreuses sur le chemin du retour… Tout est affaire de choix. Nous faisons le choix de ne pas choisir ! Il y a le domaine free-ride qui n’attend que nos spatules, un domaine à l’américaine qui n’ouvre son portique que sur présentation de l’ARVA mais surtout quand le danger est considéré comme acceptable… Il y a aussi la descente sur le barrage de Moiry avec ces wall-ride épiques, qui finit à Grimentz la voisine. Tous ces itinéraires sont vastes et les lignes multiples. Alors, comme un grand enfant qui veut tout et tout de suite, je m’en retourne en prévoyant déjà de revenir poursuivre mon pèlerinage sur cette terre sacrée. Comme cela se reproduira à chacune de mes venues, je repars après plusieurs jours en laissant derrière moi nombre de faces vierges et je prie pour que le dieu de la glisse ne m’en tienne pas rigueur.

Peu d’eau s’est écoulée sous les ponts avant que je revienne explorer le deuxième temple de la vallée : Grimentz.

Quatrième dimension

 Passé Vissoie, où la route se divise vers les différentes stations, un petit quart d’heure suffit pour arriver. A la vue de tous ces mazots, de ces chalets de bois et du calme ambiant, j’ai vraiment du mal à considérer cet endroit comme une station. Il n’y a guère qu’aux abords du télécabine, où on retrouve un semblant d’urbanisation. Comme à Zinal mais de manière encore plus manifeste les suisse ont pris soin de préserver l’environnement et le village. A Zinal, un unique téléphérique part d’en bas, ici ce sont des œufs. Rien d’autre ailleurs dans le village pour rappeler que nous sommes dans une station. Rien d’autre, à l’exception de l’envie d’aller voir là haut de quelle neige on se chauffe. On adresse notre salut quotidien au Mont-Blanc et à l’Eiger. Même habitués à un tel panorama, on continue de rêver les yeux ouverts surtout qu’ici, il y a quelque chose dans l’air … On sent que nos rêves vont devenir réalité très vite. Grimentz est un cirque mais contrairement à d’autres stations, comme Cervinia par exemple, son centre n’est pas « plat ». Il y a une multitudes de petits sommets (3000 m environ) et d’arêtes d’où partent longues pentes et petits couloirs. Une fois de plus tout est affaire de choix mais l’avantage du domaine est qu’il suffit de peu de temps pour accéder au départ des runs. Certains nécessitent un peu de marche alors que d’autres sont accessibles par gravité. Au détour d’une barre, je reconnais le décor d’une des vidéos (la numéro 2) des suédo-norvégiens de Free Radicals. En matière de goût, les bougres ne s’étaient pas trompés.  On prend un malin plaisir à tirer des droites dans les couloirs de la Combe d’Abondance alors que du sommet du Roc de la Tsa, ce ne serait que pur sacrilège d’en faire autant. On allonge les courbes, d’autant que celles ci seront à la vue de tout le monde au pied du snow-park, alors on s’applique, orgueil de skieur oblige !

La neige est fraîche, peut-être avais-je oublié de préciser mais en venant ici, je n’en attendais pas moins et cet état de fait me paraissait couler de source. Cependant, chaque médaille a son revers et en l’occurrence, ce n’est pas pour cette fois que l’on s’attaquera à la crête de Lona, les pentes sont chargées et même le couloir en S ne dit rien qui vaille. Armand est de cet avis et mon petit doigt me dit que je peux faire confiance au chef pisteur, qui avec ses frères sont les premiers civils à avoir gagner la Patrouille des Glaciers !! Pour ceux qui ne savent pas ce que c’est, La PDG est une course mythique qui relie Zermatt à Verbier, par les cols évidemment pas à pied mais en ski…et bien sûr en hiver : moins de sept heures, respect.


Loin d’être abattu, nous jouons à cache-cache dans la forêt où même les arbres semblent différents. On se pince de temps à autre pour être bien sûr de ne pas rêver. Il n’en n’aurait pas été autrement si nous avions pénétrés dans la quatrième dimension. Les seuls moments où nous croisons des êtres humains sont au pied des remontées mécaniques. Ici, Papa, maman et le banbin préfèrent le stade de neige, tant mieux. Inutile de vous faire un dessin de l’ambiance que vous trouverez dans les hors-pistes que vous aurez atteints en mettant les skis sur le dos. Silence. Le Roc d’Orzival, les Becs de Bossons (et le refuge à proximité) et le Scex Marenda sont autant de sommets d’où partent des pentes plus alléchantes les unes que les autres. Certains itinéraires vous emmèneront au bord des routes où l’éternelle (et gratuite) navette postale vous amènera où bon vous semble, d’autres vous conduiront à Vercorin, plus bas dans la vallée, à chacun sa croix…

Intermède

  • - Mon père ?-
  • - Vous êtes toujours là ?-
  • - Mon père ? –

Comme si l’homme d’église se réveillait d’un profond sommeil, il pousse un cri de surprise.

  • - hein, quoi ?-

J’étais partagé entre surprise et indignation. Ne sachant que penser, le ton de ma voix trahissait la confusion de mon esprit.

  • - Vous dormiez ?-
  • - Non, mon fils, je te prie de m’excuser. J’étais simplement perdu dans mes pensées. Tant d’images me sont apparu en écoutant ton récit. Ce sont de bien belles paroles et de si beaux lieux dont tu ne taris pas d’éloges. Je comprends mieux, à présent ce qui guide ta foi. L’amour que tu sembles porter à Ton Dieu est très fort. Ta religion est très attirante et ce lieu de pèlerinage à hauteur de ta dévotion. Compte-elle beaucoup d’adeptes ?-
  • - Enormément mon père, mais laissez moi poursuivre…-

Panorama atomique

J’ai posé mes skis à Chandolin pour la première à l’occasion du « St-Luc first track contest ». Au programme, chute…grosse chute de neige. Deux jours à maudire ce temps alors que l’on est encore plus malheureux quand elle ne tombe pas. L’homme ne sait décidément pas ce qu’il veut (n’est ce pas Mesdames ?!). Néanmoins, c’est une bonne excuse pour déchirer une forêt très accueillante un peu à l’instar de Grimentz. Je repère quand même la face entre deux bancs de brouillard au cas où… C’est sans doute une des plus jolie face de contest que j’ai pu voir. Le choix est vraiment vaste, lignes plus ou moins ouvertes, assez raides et longues, exposées plein nord. Un régal. Les barres se présente à vous sans qu’il faille sortir de la ligne de pente pour aller les chercher. Bref, de la fluidité au vrai sens du terme, n’en déplaise à quelques-uns ! Il y a de quoi se mettre dans le rouge vite fait, bien fait. Cerise sur le gâteau, l’accès se fait par les remontées et ne nécessite aucune transpiration. C’est une fois engagés dans la face que vous sentirez des gouttes de sueurs perler sur votre front… si vous n’avez pas checké comme il faut. Vous êtes prévenus, ne foncez pas tête baissée…

C’est avec l’intention de refaire le contest à moi tout seul que je suis de retour sous des cieux plus clément. Chandolin et St Luc se partagent chacun un versant de la montagne. La « frontière » se situe justement au sommet de la face du contest. Nous avions étés ravis par le panorama que nous avait offertes les autres stations du massif mais celui ci dépasse toutes nos espérances. Au loin, une des plus belle création de Mère nature : le Cervin. On contemple cette pyramide que le plus grand des pharaons n’aurait jamais osé imaginer. Devant nous, le Weisshorn que l’on admire pour la première fois de profil. Et puis tout simplement, les montagnes de l’autre côté de la vallée, où l’on aperçoit Zinal et Grimentz. Ce point de vue nous conforte, à l’idée que ce lieu est vraiment énorme, dans tous les sens du terme. Après quelques jours passés à arpenter le coin, nous en sommes encore plus convaincus. Fred, notre guide est tout heureux de nous voir si contents d’être là. IL n’en prend que plus de plaisir à nous dévoiler les richesses de ce sanctuaire. Ici, il y a encore moins de traces. Les hors-pistes ne se voient pas au premier coup d’œil et personne ne s’en plaindra. Un petit indice : rendez-vous au sommet de Bella Tolla ou du Rothorn… Un raccourci permet d’arriver au sommet de ce dernier. Depuis les Ombrintzes, allez au pied de la falaise sous le sommet, prenez les échelles, arrêtez de regarder en bas, concentrez vous et tout se passera bien… !

Soudain la porte du confessionnal s’ouvre et se referme aussitôt, violemment.

  • - Il suffit ! -
  • - J’en ai assez entendu, je n’en peux plus –

Comme possédé, le prête traverse l’église en courant, et en hurlant. Dans sa précipitation, il trébuche à plusieurs reprises sur des bancs. Les fidèles dévisagent l’homme qu’ils pensaient bien connaître. Ils ne comprennent pas, moi non plus d’ailleurs. 

En un instant, le silence avait repris ses droits dans ce lieu de culte sans que personne n’eu le temps de réagir. Tout c’était passé si vite.  Je sortais à mon tour du confessionnal étonné de ce qui venait de se passer mais tellement soulagé d’avoir enfin partagé ce secret avec quelqu’un. Je ne portais plus ce poids sur mes seules épaules. A qui d’autres aurais-je pu me confier sans risquer de voir de nombreux adeptes venir poser leur planches dans ce magnifique temple. Je rentrais chez moi, content, et sûr que mon secret serait bien gardé.

Les voix du seigneur…

Un matin qui promettait d’être arrosé de peuf, je descendais prendre mon petit déjeuner au coin du poêle au refuge des Becs de Bossons. Un petit groupe s’apprêtait déjà à partir. Parmi le flot de parole, il me sembla reconnaître une voix.

  • - Le prête ! non de D… !

Bien sûr, en un instant tout devint clair : le récit, les pensées profondes, la fuite. Comment aurais-je pu imaginé ça ? Finalement assez content de ce que j’avais accompli, je levai les yeux au ciel. Il devait y en avoir un là-haut qui ne devait pas être bien content de ce retournement de situation, mais l’autre, mon Dieu, notre Dieu, mes chers frères glisseurs, lui, devait bien rire…

 

 

guide du Saint-Graal

y aller :

210 km depuis Annecy par Thonon, sensiblement la même distance par Chamonix, direction Martigny puis autoroute A9 (vignette annuelle : 40 francs suisse)

skier :

220 km de pistes pour cinq stations (je n’ai pas eu le temps de lui parler de Vercorin !!) : forfait Val d’Anniviers : 41 frs
topo : voyons mes frères, chacun doit trouver sa voie ! Cherchez notre cher prêtre, un guide ou bien laissez vous conduire par votre foi.

Contacts :
Bureau des guides d’anniviers :
www.anniviers-montagne.ch / 0041 27 475 12 00
toutes les infos utiles (hébergement, enneigement…) sur les sites de la vallée : www.sierre-anniviers.ch

 

Mention spéciale :
Un domaine de recherche d’ARVA en libre service ouvert en permanence à Zinal. 16 Appareils qui restent enfouis tout l’hiver, une console permet de régler le nombre d’appareils qui vont émettre et un compte à rebours à régler soi-même pour se laisser plus ou moins de temps. Transpiration assurée surtout quand il vient de neiger, le terrain est loin d’être plat…